Chemins de Sable
(Mauritanie - avril 2005)
je suis arrivée à Nairobi, la fin du voyage… quand j’ai reçu ta dernière carte postale, cela faisait quatre jours que je n’avais pas mangé, ou si peu… un jeu qui me vient parfois, comme une drogue, pour m’exacerber les sens, pour ressentir un vide, un espace indéfini, inhabité, un froid, un abîme… ce jeûne, choisi donc, pour exalter ma perception… c’est curieux comme de se rendre fragile on en devient parfois plus vivante…
pourquoi je te raconte cela, je reviens à Nairobi, à Sabine… la cérémonie de l’innocence… comment ne pas m’identifier seulement un peu à elle… je la voyais presque sur son île de sable et de soleil… les images m’ont rendu l’histoire si vivante, si présente, si ensorceleuse… hypnotisée par la voix, je laissais les mots, les visages s’animer… quel voyage… pourquoi m’as-tu offert ce livre ?…
j’aime tant les voyages… je voudrais qu’il soient comme mes phrases, sans fin, sans point, sans majuscule… tu te souviens du chant des dunes ? je te parle du mien… celui de l’océan… je te disais la morsure du vent sous ma chemise… ici le souffle de l’air est si chaud… pourtant je sens encore ce vide… un peu de sable, un peu de vent autour, et les oiseaux… tu es là ? tu m’écoutes ?
c’est le matin, presque le premier matin… hier soir nous nous sommes enfoncés dans les gorges noires… les premiers pas dans l’Adrar, le "pays de la pierre"… la nuit tombait… au loin sous l’acacia, la silhouette blanche d’un dromadaire… nous nous approchions du bivouac… déjà les chameliers s’activaient autour du repas…
c’est le matin, presque le premier matin… alors que je finis de ranger mon bivouac, une gerbille s’approche… d’un saut à l’autre, légère et insouciante… jusqu’à presque me toucher… et toujours aussi légère, fait demi-tour pour disparaître dans l’obscurité...
c’est le matin, presque le premier matin… un océan de dunes fauves, et chaudes, et douces, et calmes… et le silence… et l’horizon… au loin, sur les crêtes, la course d’un fennec… nos pas s’enlisent… le sable se dérobe… mais qu’importe… la caravane glisse et s’étire comme un ruisseau tranquille… le Sahara s'impose…
il y a d’autres matins… d’autres dunes… d’autres horizons… mais aussi ces heures brûlantes où je marche sur les chemins sans ombres… à l'affût du petit peuple des sables… parfois m’allonger pour guetter… le lézard… le scarabée… et deviner à travers leurs empreintes, leur longue course vers l’inconnu…chaque jour ou chaque nuit, sans relâche, ils brodent de nouvelles lignes de dentelles… traversant l’espace, ils redessinent le sable…
il y a d’autres heures brûlantes… tu es là et tu es absent… à chaque fois tu t’effaces… à chaque fois tu me manque… il y a les autres… leurs rires, leurs souffrances, leurs silences, leurs regards… me suivent… et nous poursuivons notre avancée dans le grand vide… dans les terres nues… celles qui donnent tant d’importance à chaque chose… à chaque détail…
au soir une solifuge vient troubler le repas de ses longues pattes claires… et puis c’est le grand scarabée taché de marques blanches… le blanc est partout présent… dans la poussière, sur le bois des arbres, et sur les bêtes…
il est cinq heures… le sommeil haché de rêves… les étoiles veillent encore… il est cinq heures… au loin des hurlements rauques et sauvages… déjà les chameliers réunissent les dromadaires… leurs cris dispersés dans la nuit seront notre réveil chaque matin… ils me rappellent les chants mélancoliques des muezzins qui s’élevaient des minarets de Damas… voix graves et mélodieuses… enfin, après réflexion, la seule chose que les dromadaires et les muezzins aient en commun, c’est surtout l’heure où ils nous réveillent… maintenant il fait encore nuit, le feu est allumé, la théière chauffe sur la braise… dans une heure nous reprenons notre chemin vers l’horizon sans limites…
le sable toujours… l’œil se perd dans les vagues, dans les courbes, sur les crêtes ciselées par le vent… parfois arrêté par la tache verte d’un acacia ou d’un calotropis dressant ses grosses fleurs bleues vers le ciel… mais surtout et toujours, le sable…
à Bou Aboun, des enfants arrivent du village voisin… ils s’installent et nous regardent… nous observent… attentifs à chaque mouvement… à chacun… certains très jeunes, d’autres, presque des hommes, des femmes… le plus jeune, quatre ans peut-être, vient à moi, la main tendue, demandant, cadeaux, cadeaux… je l’assieds en face de moi, lui montre un jeu… taper dans ses mains, puis sur ses genoux, puis dans les miennes… puis encore, encore… il accepte le jeu, avec attention, concentration, rire… les autres s’en amusent aussi… et leurs rires courent comme l’eau claire d’un piano…
ils ont tellement d’innocence et de joie simple dans les yeux… c’est peut-être cela la bâdiya : l’âme bédouine… la mémoire des sables… la mémoire des jours brûlants… intimement liée avec cette grâce puissante qui les habite tous…
un autre matin… la nuit passée, les branissements des dromadaires au loin… dans mon sommeil je croyais entendre des hurlements de loups… dès le lever, il faut grimper à l’assaut des rochers… interminable… je perds mon souffle… et le cœur qui s’emballe… garder mon calme… je réapprends à marcher… je réapprends à respirer… je calque mes pas sur le rythme de tes pas… avec le crissement si singulier du grès sous les pieds… deux heures, trois heures, quatre heures, je ne sais plus… hypnose minérale…
au sommet sur le plateau, courir de dalle en dalle… comme un jeu de marelle réinventé… en regardant l’horizon dans ses limites imprécises et floues… au loin toujours ces taches vertes, éparses… autant d’arbres, de végétaux, dotés de noms mystérieux: sbat, had, askaf, markouba, talah, tamat, eg'ni, awarach, teijao, saadane, télibout, et d’autres encore certainement… j’ai entendu ces mots, j’ai vu les plantes mais je n’ai jamais su attribuer les uns aux autres… je sais seulement que tous ou presque servent de pâturages, aux chameaux, aux chèvres ou aux moutons…
une sieste dans l’oued, sous la tente… le thermomètre me nargue de ses quarante-quatre degrés… il n’y a pas un souffle d’air… je m’enfuis, me fonds et me dissous dans le décor… je marche au hasard, ma gourde à la main… dans l’air brûlant… rasant la falaise noire… des lézards sombres comme la roche s’enfuient à mon approche… parfois je m’arrête un instant sous l’ombre éparse d’un acacia… et puis revenir sur mes pas…
tu te rappelles ? j’avais quinze ans, tu revenais d’Afrique… chez toi : quelques objets glanés sur ta route… c’est peut-être ce jour-là qu’est né en moi l’appel de cette terre lointaine… et je t’ai, moi aussi, marqué par un je-ne-sais-quoi indéfinissable… suffisamment pour rester dans ta mémoire… tu voulais que je te raconte encore les vagues de bord de mer… et c’est dans un désert que je t’entraîne… et tu me suis, silencieux…
tu me montres le sable… le grain de sable dans son unité… je porte avec moi tes yeux curieux, inassouvis… et je regarde et j’écoute à travers eux… un scorpion presque translucide ce matin sous un sac… les damans sur les rochers… un agame dans le palmier… le vol des traquets à têtes blanches, les “moula moula”… l’odeur des chèvres… encore les rauquements plaintifs et lugubres des dromadaires dans la nuit…
les jours se suivent régulièrement… les réveils… les matins… les pas dans le sable brûlant… les trois thés… les siestes… les parties d’osselets sous l’acacia… les mots dans mon carnet… les chuchotements… les pas sur la roche noire… les sept ou huit litres d’eau, absorbés, transpirés, quotidiennement… les ombres qui s’allongent… le glissement du temps… les soirs… les crépuscules si courts… les soupes chaudes… les minutes où je me glisse dans le duvet… les yeux dans les étoiles… et la lune, un peu plus tard, s’élevant pour redessiner les dunes… je souris à la nuit… les insectes s’invitent dans mon duvet… les piqûres… les morsures… c’est étonnant comme ici je n’ai peur de rien… même pas des jnoun…
ce matin, je marche dans un oued très large… encadré de dunes rondes et douces et verdoyantes… puis la sieste sous l’acacia… à côté, le puits salé… dans l’outre en peau de bête, l'eau se rafraîchit au contact de la petite brise… un enfant mène son troupeau de chèvres… elles ont le pelage taché de lumière… les insectes font vibrer l’air de bourdonnements incessants… les fourmis argentées traversent le sable entre les grandes herbes… les jours passés se mélangent et s’effacent… je ressens mes errances d’adolescente…
nous attendons encore que la température baisse avant de reprendre notre avancée aveugle… dans le silence de cette immensité mouvante… avec, seul, le crissement des pas sur le sable… le vent harmattan est chaud…
parfois sous un arbre, le cadavre d’un âne ou d’un dromadaire, les côtes saillantes sous le cuir tanné… parfois il ne reste que des ossements épars, blanchis par le soleil… blanchis comme le sont les arbres morts, les racines et les troncs, livrés aux vents brûlants… sans doute ici tout redevient poussière plus vite encore qu’ailleurs, pour finir noyée dans les sables…
les voyages se recoupent, se croisent… à chaque fois je reviens tellement touchée, tellement imprégnée… par les montagnes, par les sables, par les femmes ou les hommes rencontrés…
je pense souvent à toi, El Hassan, l’herboriste de Ait Melloul… les heures passées dans ta boutique, entourée de bocaux et de sachets… tu me parlais des herbes, de tes courses dans les montagnes… de ta sœur et de ton père… des livres que tu lisais… tu m’expliquais le coran… tu riais souvent… je surveillais l’heure incertaine sur le cadran de ton réveil : les aiguilles tournaient dans le sens contraire… je ratais le bus qui devait me ramener à Agadir… alors tu prenais ta voiture, tu me raccompagnais… la nuit venait très vite, et dans la lueur presque inexistante de tes phares, nous traversions les villages… nous nous arrêtions à Inezgan pour acheter des fruits, du poisson grillé, que nous mangions à la terrasse d’un café… tu repartais très vite vers ton village, tu n’aimais pas la ville… je rentrais dans mon hôtel… dans un mail, plus tard, tu m’as demandé de lire “la bible, le coran et la science”… tu m’as dit “lis-le pour moi, moi je n’en ai pas le temps”…
je pense aussi à toi, Fatirha… à l’après-midi où je t’ai presque enlevée à ta belle mère… nous avons marché pendant longtemps… tu semblais tellement heureuse d’échapper à ta maison, à ton quartier de Ait Melloul… tu n’avais pas parlé le français depuis dix ans, enfermée dans ton mariage… tu m’as dit que je ressemblais à ton ami que tu avais à l’école… tu m’as touchée…
je pense à toi, Yamina, ta toute petite main dans la mienne, tu me guidais dans les ruelles sombres de la Kasbah de Telouet… tu n’avais pas dix ans, tu jouais avec moi à faire le guide… en français, tu me montrais l’école, ta maison, la mosquée… je répétais les mêmes mots en arabe… en riant tu corrigeais quand je me trompais… j’ai confondu “el jama” la mosquée avec “el janna”, le paradis… et tes yeux brillaient…
je pense à toi, Khalid, tu voulais si fort voir la France… à toi, Zahia, petite algérienne riche, perdue dans les montagnes marocaines… à toi, Sabir, à tes yeux dorés, à tes mains fébriles… à toi, Mohammed lorsque la police de Nabeul t’a arrêté sous mes yeux impuissants… à toi, Mourad, ta boutique de musique, tes bouquets de jasmin et ton whisky en douce, le soir sur la terrasse… à toi, Ahmed, le petit vendeur de cartes postales de Palmyre… à toi, Rim que je retrouvais chaque soir près de Sousse, tu buvais de l’alcool de figue pendant que je restais fidèle au thé à la menthe, et nous parlions jusque tard dans la nuit… à toi, Joumana, ma guide libanaise qui, avec moi, découvrait pour la première fois le désert Jordanien… je pense à toi, Dehi et tes éclats de rire, je te regardais au retour dans la voiture alors que nous nous éloignions des dunes, tu dormais comme un enfant… je pense à toi, Karim, à tous nos mails échangés, aux quelques minutes volées sur la plage de l’Almandrava… je pense à vous, Mouss, Nafissa, Lahcen, Mongi, Ahmed, Medhi, Anis, Farah, Echraf, Youssef, Abdelatif, Saïd, Lounis, Cherif… à chaque fois des rencontres trop courtes… et vos voix, vos regards, vos visages, vos rires, vos souffrances, vos silences, me suivent… c’est vrai qu’ici le sable est doux, et chaud, et tranquille, et reposant…
maintenant il y a cette plaine… impression de savane… comme d’habitude nous partageons le repas sous un acacia… une pastèque, des dattes au goût de caramel… petite vaisselle, sommaire, un peu d’eau au fond du bol, deux ou trois poignées de sable… du village voisin, près de vingt jeunes femmes viennent, déploient leurs baluchons, libérant un arc-en-ciel de matières, de couleurs… des voiles, des cheichs, des bracelets, des bagues et colliers, des boîtes, des étuis à tabac de cuir coloré… le marché s’installe autour de nous, les voix et les rires se mêlent… mon attention s’arrête sur une petite fille vêtue d’un long tissu noir, elle a la voix si grave, plus grave que celle de ses aînées… son visage et sa voix… son visage et sa voix… comme les grandes, les sœurs, les mères, elle s’agite, ordonne quelques verreries, quelques tissus de couleurs, presque sans se soucier de nous… elle voit les autres femmes le faire… elle apprend et fait de même…
je reste seule au milieu de ces femmes… je les entends… la musique des mots… j’ai gardé un bâton trouvé sur le chemin ce matin… je le dessine, de frises noires et minuscules… un peu comme les traces des insectes dans les dunes… elles me regardent faire, avant de s’emparer du bâton… le font passer de mains en mains, suivant de leurs doigts le dessin… approuvant de commentaires que je ne comprends pas et de hochements de tête… un peu plus tard, je m’éloigne pour un peu de solitude… puis je te retrouve… je me surprends alors parfois à chuchoter les premiers mots afin de ne pas rompre trop vite le silence… “celui qui ne connaît pas le silence du désert ne sait pas ce qu’est le silence.”
des traces de vipères se croisent, s’entrecroisent… de mon bâton tout neuf, je sème sur mon sillage des pointes espacées piquées au hasard dans le sable… la colonne de dromadaires s’enfonce dans la plaine noire, lentement, suivant une ligne que seuls les chameliers beïdanes connaissent… ils sont tous les quatre en tête de convoi, marchant côte à côte, deux par deux, parfois la main de l’un sur l’épaule de l’autre, parfois la main de l’un dans la main de l’autre… parfois chantant, parlant, riant… j’aime leur gaieté toujours… je les suis, un peu en retrait… je ferme les yeux et j’avance en écoutant leurs pas, ainsi quelques instants… j’entrouvre légèrement les paupières, vérifiant le terrain et referme encore les yeux… seulement le crissement noir des pierres sous les pas…
un autre soir… un autre matin… la lumière … la dune prend des teintes de velours… les scarabées, les petits mammifères ont comme chaque fois calligraphié dans le sable de grandes lignes redessinant leurs voyages… présence, absence… appartenance…
au creux d’un oued, dans la fournaise du jour… la bouche sèche, les yeux brûlés… je chante en silence… ce doit être la chaleur, l’horizon qui s’efface sans cesse dans l’air vibrant… je suis un petit arpenteur, je ne sais pas encore où je vais… errance, exil, exode… je mets un pied devant l’autre, encore, encore, sans fin… vertige… demain sera le même… après-demain sera le même… je voudrais juste que cela ne s’arrête pas…
je m’amuse à penser que l’air est tellement chaud qu’il en devient matière et ce n’est plus dans le sable mais dans cette matière que j’enfonce mon bâton pour avancer… d’autre fois je l’imagine métronome oscillant entre mes doigts pour rythmer l’allure de mon pas… d’autres fois encore il se fait baguette de chef d’orchestre, ou dague, et je pourfends la torpeur de l’atmosphère…
un acacia… le criaillement d’un corbeau… le roucoulement d’une tourterelle… le vrombissement sourd d’un sphinx, il se pose sur une branche au-dessus de moi, je guette…
nous croisons un puits, deux jeunes femmes s’approchent… l’une d’elles rajuste son boubou… de la main, elle en écarte le voile comme une aile qui se déploie… juste une seconde son sein doré offert au soleil… et elle replie ses ailes damassées…
marcher, regarder, écouter, marcher, sentir, boire, manger, marcher, dormir… rythme immuable des jours…
cette nuit la température a baissé, je me réveille en sursaut, surprise par la fraîcheur soudaine sur mon visage… elle m’entoure tout entière… je me lève… fais quelques pas dans l’obscurité… allume une cigarette… m’éloigne dans les sables… fourmi noiraude, passagère clandestine… je me sens tellement de ce désert, de ces déserts… je reviens à mon campement, m’allonge pour rêver un peu… regarder le ciel… attendre le matin… et voir les couleurs de l’aube qui sont à chaque minute d’autres couleurs… il y a tant de couleurs… tant de lumières… tant de lignes douces… j’imagine déjà ce que je vais peindre à mon retour… je ressortirai mes bleus… turquoise, céruléum, indigo, hoggar, bleus caressants, bleus satins et transparents… aussi les ocres, les couleurs de feu, de crépuscules dorés, d’aurores boréales, d’incendie… je me souviens d’un jour lorsque j’étais encore petite fille… j’étais entrée sans permission dans la grange près de chez mon grand père… il y avait là une mallette en bois… elle avait capté toute mon attention… un secret, un trésor ?… un moment j’avais peut-être suivi de ma petite main les veines du bois… peut-être aussi je m’étais arrêtée sur une éraflure… et puis, et surtout, je l’avais ouverte cette mallette… à l’intérieur quelques tubes de couleur, des encres, deux ou trois pinceaux, des brosses, je ne sais plus… j’avais choisi un des tubes, peut-être le bleu de Prusse… je l’avais approché de mon visage pour chercher son odeur… je l’avais pressé un peu… la peinture était sèche, quelques fragments s’étaient effrités dans ma main… mais quel trésor… quel parfum…
un oued… une libellule rouge au milieu des joncs… les rochers sont rayés de rose, de bleus, de gris… oasis de verdure au milieu d’un monde minéral… je marche à reculons pour regarder derrière, pour jouer… je trébuche, me retourne un ongle et par la même occasion je casse ma sandale…
ce midi, un léger carillon descend de l’acacia, une brise tranquille entrechoque les branches d’une manière désordonnée… puis plus rien, juste la chaleur qui nous écrase dans un bourdonnement d’insectes…
j’entreprends une réparation de fortune sur ma sandale avec de la ficelle verte… je ne sais pas combien de temps cela va tenir… je me rechausse et traverse l’oued pour grimper sur la colline en face… envie de voir de plus près les maisons qui se profilent en haut de la dune… le sable est si brûlant sur mes pieds que je redescends en courant, et en riant… ma deuxième sandale vient de céder elle aussi… je crois que c’est la chaleur… il me reste un peu de cordelette verte, je retourne sous l’acacia pour une deuxième réparation de fortune…
je lis … les mouches grésillent autour de nous… après elles, le silence, ponctué du froissement des pages que nous tournons ou que la chaleur effeuille au fil de la lecture…
tu me parles de tes bords de mer et de tes bateaux… de Marseille à Naples ou à Venise… de Tanger à Casablanca ou à Safi… je t’avais vu une fois, j’étais assise, un peu cachée dans les oyats… tu courais dans le sable vers une longue barque aux couleurs de Jamaïque… mais c’est toujours dans d’autres sables que je t’invite… Farafra, Saïda, Beyrouth, Massa, Nefta, Tadmor… un jour nous irons à Zanzibar… il y aura le sable et l’eau et les bateaux, et nous nous reposerons…
mais aujourd’hui n’est pas fini… il faut se lever, remplir nos gourdes, et repartir… nous croisons des huttes rondes en branchages, d’autres carrées, de pierres sèches, leurs toits en feuilles de palmiers, leurs portes souvent peintes de bleu… l’ensemble se fond dans les couleurs de la colline rocailleuse… le village est déserté… ils reviendront cet été pour la guetna, la récolte des dattes…
parfois les khaïmas, et leurs toiles blanches, très basses… tendues autour d’un ou deux mâts de bois… à l’intérieur, des tissus de couleurs cousus ensemble dessinent un plafond lumineux…
nous traversons El Meddâh, petit village désolé, une rue principale, deux ou trois portes ouvertes… ces boutiques sombres sont de véritables cavernes d’Ali Baba : du sucre, des graines, des tongs, du coca, des djellabas, des ceintures, des bidons de plastique, et encore mille choses…
puis nous nous enfonçons dans l’erg Amatlich… sable rouge, orange, jaune, or, blanc… sable pur, sable mêlé… sable fin et caressant… sable coulant, insinuant… nos pieds s’enfoncent, jusqu’à la cheville, jusqu’au mollet… un jeune garçon venu de nulle part marche près de toi, il essaye de te vendre son ombre… cette nuit, une dune ronde et douce pour chambre à coucher… la plus belle chambre du monde… quelques étoiles filantes... le vent de sable me réveille mais à peine…
la réparation de ma sandale droite a failli lâcher ce matin, seulement trois ou quatre fibres de la cordelette tiennent encore, je profite de la sieste pour réparer… je voudrais qu’elles m’accompagnent jusqu’à l’océan…
le soleil se couche … en face, les chameliers préparent le dîner… et la kessera pour demain matin... j’écoute leurs voix, cette langue si douce dans le souffle des sables… pendant la nuit l’harmattan a enseveli mon bivouac… le sable s’insinue chaque jour un peu plus… dans les cheveux, dans les oreilles, dans chacun de mes pores… je me sens un peu sale, un peu animale, et je crois que ça me dérange à peine…
courir d’un seul élan sur la pente creuse de la dune… sans prévenir, un grondement sourd naît sous nos pieds et le sable vibre avec nous… le chant des dunes… et plus loin, une fois encore, le même… cadeau du désert…
et c’est le reg… je griffe mes pieds sur les grès… les cram-cram me harcèlent de leurs épines urticantes … pas l'ombre d'une ombre dans cette plaine… je marche loin de toi, mirage dans l'air qui tremble...
et c’est la maison blanche et fraîche remplie d’enfants joueurs… et le zrig, petit-lait de chèvre coupé d'eau sucrée et parfumé aux herbes sauvages… et le thé, ou plutôt les trois thés… on dit que le premier est amer comme la vie, le deuxième doux comme l’amour, le
troisième suave comme la mort… chaque midi, ces trois thés nous attendent, préparés par les chameliers… petites gorgées de bonheur après nos heures de marche du matin…
et c’est la sieste… au fond de l’oued… comme à chaque arrêt, je plante mon bâton dans le sable… une libellule vient s’y poser… trapéziste, équilibriste, séductrice… je te raconte le chant des sirènes au sud des îles Scilly… tu me racontes tes puits à Chinguetti, ou à Terjit, tu me racontes mon livre que tu as laissé là-bas… et le silence encore, si doux, si chaud… tu souris ?… j’aime bien quand tu souris…
et c’est l’ultime dune, le soleil déjà s’efface derrière l’horizon… une dernière fois le plaisir de sentir mes pieds s’enfoncer dans les grandes pentes… la chaleur à chaque pas posé… les nuages de sables dorés s’envolent et se dispersent dans le vent…
maintenant c’est presque fini… j’ai dans mon sac, mon butin… dix-sept petits sachets de sable, deux ou trois morceaux de bois, une pince de scorpion, quelques cailloux, un œuf de vipère, une carapace vide de scarabée, quelques fragments de coquille d’œufs d’autruche, une poignée d’épines d’acacia, trois coquillages fossiles… j’ai mon bâton métronome entre les doigts… j’ai tous ces mots qui se bousculent, toutes ces lignes recueillies… et si parfois elles te semblent empruntes de mélancolie, j’ai envie de m’en réjouir… c’est peut-être qu’alors, l’esprit de la poésie nomade m’a investie… la buqâ alalatlâl… l’absence qui se profile… le manque déjà… la nostalgie de ce qui n’est déjà plus… et la douce certitude que je reviendrai…
nous descendons vers Nouakchott… tout est blanc et plat, et désolé, à perte de vue… la ligne d’horizon infinie… je sais que l’océan se rapproche… je sais qu’ici vient la limite de l’histoire… je ferme les yeux et derrière l’écran de mes paupières, des perles de bleu et de blanc se dessinent, quelque chose comme la terre et le ciel précipités dans un chaos magnifique, l’essence de ce décor en suspension dans les vapeurs de l’air…
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