Suivre l'étoile

Cette nuit, je me suis réveillée dans un fracas de verre brisé. Le pan de sa robe était à terre dans une flaque rubis. Le vitrail éventré. Je sais ta douleur. Je la sens. Je t'en prie, ne renonce pas, ne renonce jamais. Depuis des nuits et des nuits, je vois tes mains blessées forgeant le plomb et la lumière. Tes mains blessées à la matière.
Je me souviens, c'était seulement hier. Je tremblais au départ, de fatigue, de froid, un peu, d'attente, et de peur surtout. Peur que les rêves ne s'estompent à force de distance.
Je suis arrivée ici à la nuit. La lune et un feu de bois dessinaient les rondeurs du sable. J’ai bu une soupe chaude et un thé avant de trouver le plat d'une dune pour poser mon bivouac. Je regardais les étoiles et me suis endormie. Et puis, il devait être cinq heures à peine. Le fracas de verre m'a réveillée. Le vent était frais. Je me suis redressée. Assise, j'ai regardé autour de moi et j'ai refermé les yeux pour retrouver l'image effondrée de mon rêve. J'ai attendu le jour.
Un peu plus tard, les montagnes guidaient mes pas. Déjà le crissement infini du silence minéral. Le désert s'approche pendant que je m'éloigne de toi. Mais tu me suis, n'est-ce pas ?

C'est le matin, presque le premier matin, un océan de dunes fauves, et chaudes, et douces, et calmes, et le silence, et l'horizon. Au loin, sur les crêtes, la course d'un fennec, nos pas s'enlisent, le sable se dérobe, mais qu'importe, la caravane glisse et s'étire comme un ruisseau tranquille, le Sahara s'impose,
Tu te souviens du chant des dunes ? Non, tu ne sais pas. Je te dirai un jour. Je te parlerai du mien, celui de l'océan, je te dirai la morsure du vent sous ma chemise. Ici le souffle de l'air est si chaud. Pourtant je sens encore ce vide, un peu de sable, un peu de vent autour, et les oiseaux, tu es là ? tu m'écoutes ?
Dans l’après-midi, nous avons quitté le sable pour la pierre noire. Je marchais aux flancs des chameaux, bercée par leur souffle et le bruit souple de leurs pas, par le flottement de l'eau dans les guerbas, les frottements de la charge, l'odeur chaude, les voix des hommes marchant devant. J’ai calqué mes pas sur le rythme de leurs pas, avec le crissement si singulier du grès sous les pieds, deux heures, trois heures, quatre heures, je ne sais plus. Je me suis brûlé les yeux à la lumière des pierres. Hypnose minérale,

Au milieu des rochers, les bruits du soir. Les bourdonnements d'insectes. Le bois sec que l'on brise pour le feu. Le sable que l'on creuse pour cuire le pain. Les bruits d'eau recueillie précieusement. Le craquement de l'allumette. Le silence de la fatigue. Le tintement de la cuillère dans la tasse. Les sandales glissant sur le sable. Toujours les voix amies. Quelques mots de cette langue, saisis, mais si peu, mais trop peu. Le crépitement des premières flammes. Le souffle du soleil s'enfonçant derrière l'horizon. Puis les flammèches éparpillées dansant sous le vent. Les mots de la prière égrenés dans le soir. Simplement.
Enroulée dans ma couverture, le silence fourmillait de mille respirations. Une forme d'écho fantôme des pas entendus tout le jour en marchant près des chameaux. La lune redessinait les pitons rocheux autour de moi. J'ai choisi de dormir à l'écart. Seule dans ce cirque de pierre, je guettais dans la nuit. Alors, j'ai deviné tes lignes glissant pour moi sur le papier. Je ne sais d'où. Je ne sais quand. Mais je sais que tu le fais. Que tu écris. Et qu'un jour je te lirai, vraiment. Plus seulement en rêve, comme jusqu'à présent.
Ce sont les murmures de la prière qui m'ont amené au matin. Dans la lumière de la lune, la silhouette de Salah dans sa djellaba blanche. Le ciel s'éclairait doucement.

Ce matin, Salah m'a confié son chameau, un beau méhari blanc, pour gravir et traverser la montagne au rythme mesuré des bêtes. Au bout de la corde, je l'ai guidé dans les éboulis de roche noire. Je choisissais pour lui le chemin le plus doux, le moins abrupt. Plus tard, le roulement des pierres, le frottement des pas sur les dalles brûlantes ont laissé place au froissement du sable sous leurs semelles souples. Et leur soufflé, tout le temps.
Je pense à toi. Tu es là si peu, si rare, sous le masque. Je te sens si lointain. Ta voix amie m'arrive parfois comme un appel étouffé lorsque les autres se sont tus. Je te vois, je te sais, présent, dans des ailleurs bien à toi sous tes ciels de cathédrale. Tu viens de si loin. Tu es né si loin. Et je te sens, gravissant du fond des catacombes, les marches obscures jusqu'au soleil, jusqu'à l'espoir. Tu me mets en souffrances. Pas de souffrances amères qui vous déchirent l'intérieur. Non, une chose douce, précieuse, qui donne l'envie de se blottir dans cette absence, dans cette attente, dans cette voix qui traverse les silences. Je sais, je crois, que tu ignores tout cela et c'est mieux ainsi. Peux-tu me permettre simplement de te garder, de me souvenir que tu respires.

Il est cinq heures, les étoiles veillent encore. Au loin des hurlements rauques et sauvages. Les chameliers réunissent les dromadaires, leurs cris dispersés dans la nuit me rappellent les chants mélancoliques des muezzins qui s'élevaient des minarets de Damas. Voix graves et mélodieuses.
Il y a d'autres matins, d'autres dunes, d'autres horizons, mais aussi ces heures brûlantes où je marche sur les chemins sans ombre, à l'affût du petit peuple des sables. Je m’allonge parfois pour guetter, le lézard, le scarabée, et deviner à travers leurs empreintes, leur longue course vers l'inconnu. Chaque jour ou chaque nuit, sans relâche, ils brodent de nouvelles lignes de dentelles. Traversant l'espace, ils redessinent le sable.
Il y a d'autres heures brûlantes, tu es là et tu es absent. A chaque fois tu t'effaces. A chaque fois tu me manques. Il y a les autres, leurs rires, leurs souffrances, leurs silences, leurs regards qui me suivent. Et nous poursuivons notre avancée dans le grand vide, dans les terres nues.
Le sable encore, l'œil se perd dans les vagues, dans les courbes, sur les crêtes ciselées par le vent, parfois arrêté par la tache verte d'un acacia, mais surtout et toujours, le sable. J'ai joué au funambule sur une crête de dune entre le bleu du ciel et la vallée noire. Je marquais de mes pieds nus le sif crénelé. Je sais que sans attendre, le vent viendrait le redessiner.


Dans la nuit, les insectes se sont épuisés les ailes dans des stridulations incessantes. Le cri d'un hibou aussi. Pas un souffle de vent. Quelques nuages épars masquaient légèrement les étoiles. Je dormais en pointillé. Et toi, là, tout près. Je te guettais. Je t'ai lu encore tout à l'heure. Cette lettre qui revient sans cesse. Toujours la même. Ces lignes fragmentées, s'effaçant sous ma lecture.
“Enfin tu es assise, dans cette cathédrale... le ciel est à genoux... reconnais-tu ma voix...'
Je me suis réveillée, il me restait juste ça, quelques mots comme chaque fois.

Et toute une journée à avancer dans un oued sablonneux tapissé de plants de coloquintes étendant leurs ramifications sur le sol. Quelques fourmis argentées. Des lézards craintifs. Le squelette blanchi et éparpillé d'un chameau. Toujours cette croûte d'argile blanche, comme les écailles de la terre.
Et marcher encore jusqu'aux monstres de pierre malmenés par le sable et le vent. C'est dans cette forêt de figures pétrifiées que j'attends le soir.
Tu ne m'as pas quittée. Je voudrais pouvoir te dire comme tu me suis à chaque instant. Je crois que tu aimerais le savoir.

Une dizaine de dromadaires inconnus sont venus dans la nuit. J'ai déménagé mon bivouac pour un peu de calme. Tu restes près de moi. J'ai revu le vitrail tout à l'heure, tu l'as repris, je suis contente. J'ai vu tes mains remonter sur le rouge de la robe, doucement. Je sais que c'est long. Prends ton temps. Ne te hâte pas. Je suis patiente tu sais.
Il faisait encore nuit lorsque je me suis levée. Le feu était allumé. La théière chauffait sur la braise. Il restait une heure pour tout préparer avant de reprendre notre chemin vers l'horizon sans limites.
J’ai pris en charge un autre chameau. Il soufflait sans cesse. Je me demande s'il n'est pas légèrement asthmatique. Je lui ai parlé pour le calmer. Il me plaît de croire qu'il me comprend. Je lui parle tout bas comme je le ferais avec toi si tu étais là. Je sais bien que tu es là. Que tu entends tout cela.
Je retrouve la plaine. Une vaste plaine de sable et de pierres. Tout est plat. Marcher droit devant, avec pour compas cette montagne à l'horizon. Des empreintes encore. Deux mouflons marchant côte à côte. Je devine la trace d'un berger aux arabesques qu'il a laissées sur le sable de la pointe de son bâton. Je me distrais aux pierres fantasques abandonnées au désert par le temps. Je m'évade de mes pas. Les heures s'égrènent sans ennui ici. Tout y est si vide et si riche pourtant.

Une autre plaine se dessine devant nous ce matin. Bien plus verte mais plus hostile aussi. Les buissons, peuplés de criquets et de papillons, ne sont qu'épines. Il faut enjamber pour éviter les agressions des piquants. Sans voir la fin. Depuis le début du voyage, j’ai choisi de marcher en tongs ou pieds nus. Je veux rester ainsi. Comme eux, comme tous ces touaregs. Comme ma bergère aussi. Je veux sentir et ressentir le sol sous mes pieds. Sentir la chaleur du sable et de la pierre durant tout le jour. La morsure du froid le matin.
Et cette plaine me griffe les pieds et les chevilles de ces buissons épineux. J'ai cru que j'allais pleurer de fatigue. Et, je me suis souvenu de quelques lignes lues avant mon départ.
“Choisir l'étoile, et suivre,
la chance qu'elle nous donne
et qu'avant nous personne,
n'a suivie jusqu'au bout”.
Alors, juste pour moi, je l'ai répété en silence, et répété encore, pour trouver le courage, pour me redonner la force avant de retrouver le sable, enfin. Et l'horizon qui s'efface sans cesse dans l'air vibrant. Je ne sais pas où je vais, errance, exil, exode. Je mets un pied devant l'autre, encore, encore, sans fin, vertige. Demain sera le même. Après-demain sera le même. Je voudrais juste que cela ne s'arrête pas.

Les jours se suivent régulièrement, les réveils, les matins, les pas, dans le sable brûlant, sur la roche noire, les trois thés, les siestes, les parties d'osselets sous l'acacia, les mots dans mon carnet, les chuchotements, les ombres qui s'allongent, le glissement du temps, les soirs, les crépuscules si courts, les soupes chaudes, les minutes où je me glisse dans le duvet, les yeux dans les étoiles, et la lune, un peu plus tard, s'élevant pour redessiner les dunes, je souris à la nuit.
J'ai deviné ton nom cette fois. Je crois. Les lettres s'effaçaient comme tout le temps et mes yeux ont traversé la page vite avant que tu ne disparaisses. J'ai vu “Massa” ou “Moussa”. Je n'en suis pas certaine. Pourtant tu as presque un nom maintenant, et je l'aime déjà. J'ai eu le temps de voir quelques mots, mais si vite encore. “... Reconnais-tu ma voix... Je te sais là... avançant sans fortune... Écoute- moi s'il te plaît...” Pourquoi toujours si court. Est ce toi qui veux cela ? Est ce toi seulement ? Il m'arrive de croire que tu es multiple. Je le crois, oui. Comment as-tu deviné cette bergère que tu habilles de rouge au fil de mes rêves. Tu ne le savais pas. Je ne te l'ai jamais dit. Jamais écrit. Car c'est cette bergère n'est-ce pas qui se dessine sous tes mains. Elle est mon or, mon espérance, et tu la cisèles en silence comme tu le fais par les mots que je devine dans la nuit.

La nuit est tombée. Le vent s'engouffre dans l'oued. Deux silhouettes blanches se découpent sur la pierre noire. Leurs prières m'arrivent en murmures dans le souffle de l'air, presque une mélodie. Salah à genoux, les yeux vers l'Est, le vent s'engouffre dans la djellaba. Chaque soir, chaque matin, et dans le jour aussi, ces silhouettes tournées vers l'Est. Ces murmures des mots prononcés. L'intonation si troublante de leurs voix. Je voudrais leur demander ce qu'ils ressentent au moment où ils s'adressent ainsi à leur guide. Comprendre l'émotion qui semble les submerger.
Les crécelles de la nuit ont repris leur concert. Je t'attends et je veille. Je t'appelle en silence, de mirages en instance, de frissons sous les vents. Tu es venu encore, invité malgré toi, retrouver les tréfonds des rêves de la nuit. Tu es venu encore, tourbillon impatient, reconstruire les songes par tes lignes pressenties. Et je traduis au matin les empreintes tendres de tes messages estompés dans les teintes du levant.

Ce matin, je marche dans un oued très large, encadré de dunes rondes et douces et verdoyantes. Puis c’est la sieste sous l'acacia, à côté du puits salé. Dans l'outre en peau de bête, l'eau se rafraîchit au contact de la petite brise. Un enfant mène son troupeau de chèvres, elles ont le pelage taché de lumière. Les insectes font vibrer l'air de bourdonnements incessants. Des fourmis argentées traversent le sable entre les grandes herbes. Je plante mon bâton dans le sable, une libellule vient s'y poser, trapéziste, équilibriste, séductrice. Un jour, je te raconterai le chant de mes sirènes dans les mers du Nord.
Nous croisons parfois sous un arbre des ossements épars, blanchis par le soleil, blanchis comme les bois morts, les racines et les troncs, livrés aux vents brûlants. Sans doute ici, tout redevient poussière plus vite encore qu'ailleurs, pour finir noyé dans les sables.
J’avance, aveugle, dans le silence de cette immensité mouvante, avec, seul, le crissement des pas sur le sable. Les jours passés se mélangent et s'effacent. Je ressens mes errances d'adolescente. Le vent est chaud.

Aujourd’hui, le plateau était si vaste. La montagne profilait ses aiguilles rocheuses à l'horizon. Toujours cette plaine, noire et brûlée. Mais je sais que plus loin, nous retrouverons le sable et ses couleurs douces et chaudes et rassurantes. J’ai marché sans fin, sans lassitude. Pourtant il m'arrive d'espérer la nuit, pour te retrouver. Te lire. Lire tes mots qui me guident. Tes empreintes qui me suivent. Et m'invitent à poursuivre tes prières en lignes fines, découpées, offertes aux vents. Mes mains aveugles sur le sable tracent l'absence de ton visage. Je te sais là, en attente lointaine. Je porte en moi le silence de ta voix. Sous les braises endormies, les mauvais rêves s'essoufflent. Alors, j'écoute dans la nuit immobile, le chant des possibles enfin. Tes empreintes me suivent et m'invitent à poursuivre au labyrinthe des sables, mes souvenirs naissants.

Cette nuit, la température a baissé. Je me suis réveillée en sursaut, surprise par la fraîcheur soudaine sur mon visage. Je me suis levée, j'ai fait quelques pas dans l'obscurité, allumé une cigarette, me suis éloignée dans les sables, fourmi noiraude, passagère clandestine. Je me sens tellement de ce désert, de ces déserts. Je suis revenue au bivouac, me suis allongée pour rêver un peu, regarder le ciel, attendre le matin, et voir les couleurs de l'aube qui sont à chaque minute d'autres couleurs. Il y a tant de couleurs, tant de lumières, tant de lignes douces. C'est vrai qu'ici le sable est doux, et chaud, et tranquille, et reposant.

Le soir se confond avec la nuit, austère, aride et désolée. Pas d'heure ici. Couchée après le thé du soir. Réveillée doucement à la prière du matin.

Je te vois dans la nuit, dans tes travaux, dans tes vitraux. J'imagine que le sable foulé ici est celui qui devient verre et dans lequel tu invites la lumière. Ton vitrail, cette robe rouge sur fond de sable d'or, ce ciel bleu, immense. Pendant que je la cherche, tu lui donnes vie sur cette fresque. Pendant que je me brûle les yeux sur l'horizon, tu te brûles les mains au plomb de tes couleurs. J'ai vu, tu sais, j'ai vu que tu as travaillé encore. Je vois cette robe qui se recompose nuit après nuit. Il reste encore en ébauche les épaules et le visage. J'ai tant de hâte à voir son visage. J'ai tant de hâte à voir le tien. Tu le sais n'est-ce pas.

Des buissons d'armoise. De petites graminées clairsemées teintent le sable d'un vert tendre. De grandes dunes adossées aux géants de pierre. Plus loin, le fond de l'oued, barrée parfois par les empreintes d'un grand corbeau ou le passage d'un chacal.
Marcher, regarder, écouter, te lire, marcher, sentir, boire, manger, marcher, dormir, rythme immuable des jours. Marcher encore, à me saouler de lumière, de sable et de roche. J'ai le cœur qui explose de ne pouvoir exprimer tout ce que je ressens, d'être là, de marcher en silence, de la nuit dans le vent près d'eux, près de toi, au milieu de ce désert si brut, si lisse, si déroutant.
Les pas se font automates, de fatigue, d'oubli. Tant de temps depuis ce matin. C'est vrai, parfois j'ai mal aux jambes. C'est vrai, le sable me brûle les pieds. C'est vrai, j'ai la tête qui tourne à fixer l'horizon. C'est vrai, la nuit j'ai froid. Mais que m'importe tout cela. Je sais que je pourrais continuer encore. Tu es près de moi. Ma force. Mon envie. Pourtant, j'ai mal de ton absence.

Un autre soir, un autre matin, la lumière, la dune prend des teintes de velours, les scarabées, les petits mammifères ont comme chaque fois calligraphié dans le sable de grandes lignes redessinant leurs voyages, présence, absence, appartenance.
La colonne de dromadaires s'enfonce dans une autre plaine noire, lentement. Je les suis, un peu en retrait. Je ferme les yeux et j'avance en écoutant le crissement noir des pierres sous leurs pas.
Un troupeau, deux enfants, des moutons, des chèvres tachetées de lumière, un âne boiteux au milieu de la plaine. Et le jour qui défile.
Le soleil se couche. Les chameliers préparent le dîner, et la kessera pour demain matin. J'écoute leurs voix, cette langue si douce dans le souffle des sables. Pendant la nuit, l'harmattan a enseveli mon bivouac. Le sable s'insinue chaque jour un peu plus, dans les cheveux, dans les oreilles, dans chacun de mes pores. Je me sens un peu sale, un peu animale, et je crois que ça ne me dérange pas.

Sous les étoiles hier soir, Salah me disait leurs noms en Tamashek, Orion : "Amanar", l'étoile du berger : "Achemilich", Jupiter : "Koukaihad". Elles devenaient plus belles encore. Ses mots résonnaient dans mes rêves, se mêlant aux tiens. Cette lettre, encore et encore. Elle reviendra, je pense, tant que je n'aurai réussi à en lire chaque ligne, à en comprendre les messages "...Écoute- moi s'il te plaît... laisse la nuit désormais te porter vers demain... éloigne-toi de moi..." Et plus rien, une feuille blanche, les lignes effacées. Pourquoi Moussa ? Tu me fais peur parfois.
Ce matin, comme chaque matin, Orion, juste au-dessus de moi, s'estompant avec les étoiles, une à une. Le ciel s’est vidé. Et l'Est s'éclairait.

A midi dans l'oued, les buissons vert tendre serpentaient comme un ruisseau sur le sable. Je l'imaginais là, ma bergère, dans sa robe rouge. Son bâton, ses quelques chèvres. Et puis, je l'ai vue... vraiment. Elle était plus petite. Elle semblait plus jeune que sur ton vitrail. Plus frêle aussi. Je l'ai vue, s'avançant dans les herbes hautes. Je devinais les mouvements de sa robe, soufflés par le vent. L'instant suspendu. Elle est là, dans un mirage. J'ai presque touché ses cheveux. Le silence autour de moi.
Le vol vrombissant d'un sphinx a interrompu la magie. Allongée sous l'acacia, j’ai suivi des yeux le papillon dans le bleu immense du ciel.

Il n'y a pas un souffle d'air. Je m'enfuis, me fonds et me dissous dans les dunes dans leurs limites imprécises et floues. Je marche au hasard, dans l'air brûlant. Je sens mes pieds s'enfoncer dans la chaleur à chaque pas posé. Les nuages de sables dorés s'envolent et se dispersent dans le vent. Le soleil s'efface derrière l'horizon.
Je te vois, Moussa. Je vois ton visage se découper parfois sur les terres arides brûlées de soleil. Je te vois dans les roches noires. Aussi dans les aigreurs des villes lointaines. Pourtant à chaque fois ton visage est dans l'ombre. Me laisseras-tu un jour te voir vraiment ? Je voudrais approcher mon visage du tien. Poser ma joue contre la tienne. Ressentir ta chaleur...
Tes mots cette nuit se sont esquissés une fois encore "... ce n'est que moi qui te parle tout bas... éloigne-toi de moi... va fouler à nouveau les chemins de ton âme... Entretiens cela..." Moussa, je te sens là, si proche. Tu m'imprègnes de tant de force, de tant d'amour. Cette force qui m'arrive par ta pensée, ou par la mienne, et je m'approche de toi un peu plus chaque jour.

Deux Touaregs sont venus nous rejoindre autour du feu après le repas. Je n’ai pas vu leurs visages dans l'obscurité. Seulement le chèche blanc de l'un et le chapeau de l'autre qui se découpaient dans la lumière très faible du ciel. Les voix en Tamashek. Ces voix riantes, chaleureuses. Les cigarettes incandescentes dans la nuit. Les tasses se heurtant autour de la théière. Je me suis endormie en pensant à la femme que j'ai croisée d'un regard la première fois où j'ai mis les pieds sur cette terre d'Afrique. Elle était sous son arbre. Quelques chèvres autour d'elle. Je venais juste d'arriver. Je l’ai vue et j'ai su tout de suite que je ne l'oublierai jamais. Une chaleur puissante en plein cœur. Je n'ai pas compris sur le moment. Maintenant, je sais... je crois... que cette image n'était pas simplement l'image d'une femme sous un arbre. Qu'elle représentait bien plus à mes yeux. Moussa, c'est elle que j'appelle ma bergère. C'est elle que je cherche encore et toujours sur mes chemins. Je crois que je la retrouverai un jour. Ailleurs. Je ne sais pas encore où. Mais je crois, oui, qu'elle existe.
Et ce sont tes mots qui m’ont réveillée au matin. De cette inquiétude qui me vient maintenant dans le rêve. De cette précipitation que j'ai, dès qu'ils m'apparaissent, à vouloir tout lire, tout retenir. Car je sais que je vais les perdre sans tarder. “Sois ce que tu rêves... Je suis tout près de toi... dans l'éclat des étoiles éternelles... à l'autre bout du Monde...”

Les derniers bruits du dernier soir... Salah, grattant le sable collé au pain encore chaud de son foyer de braises. Les hurlements inquiétants des chacals semblaient cerner le camp. Nous étions tout proches d'un village et de la piste. Au matin le chant du muezzin. Le chant d'un coq aussi. La nuit a été vraiment froide, cinq degrés à peine ce matin. Enroulée dans ma couverture, j'osais à peine en sortir. Pourtant il le fallait. Pieds nus dans le sable gelé, j’ai couru me réchauffer au plus près du feu. Les pieds de Salah, des autres, les miens, resserrés autour des braises. Nous n'avions pas à parler. Nous étions là. C'est tout.

Le voyage est maintenant terminé. Je marche loin de toi, mirage dans l'air qui tremble. Je te laisse tous ces mots qui se bousculent, tous ces murmures recueillis. Je sais que tu continueras, toi aussi, à m'écrire et qu'un jour viendra où je saurai te lire sans que les lettres ne s'effacent à mon réveil. Je sais. Tu sais, que je repartirai. J'espère seulement que tu achèveras le vitrail afin que le visage de cette femme apparaisse. Car c'est elle, n'est-ce pas, l'étoile que je dois suivre. Dis-moi je t'en prie que je ne me trompe pas. Dis-moi que je ne fais pas fausse route.


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