Suivre l'étoile... dans les pas des Touaregs

(Libye - novembre 2005)

Je me réveille dans un fracas de verre brisé. Le pan de sa robe est à terre dans une flaque rubis. Le vitrail éventré. Je sais ta douleur. Je la sens. Je t’en prie, ne renonce pas, ne renonce jamais. Depuis des nuits et des nuits, je vois tes mains blessées forgeant le plomb et la lumière. Tes mains blessées à la matière.

Je me souviens, c’était seulement hier. Je tremblais au départ, de fatigue, de froid un peu, d’attente, et de peur surtout. Peur que les rêves ne s’estompent à force de distance.

Je suis arrivée ici à la nuit. La lune et un feu de bois dessinaient les rondeurs du sable. Une soupe chaude et un thé avant de choisir le plat d’une dune pour poser mon bivouac. Je regardais les étoiles et me suis endormie. Maintenant il doit être cinq heures à peine. Le fracas de verre m’a réveillée. Le vent est frais. Je me redresse dans mon duvet. Assise, je regarde autour de moi et referme les yeux pour retrouver l’image effondrée de mon rêve. J’attends le jour.

Un peu plus tard, les montagnes Indina guident mes pas. Déjà le crissement infini du silence minéral. Le désert s’approche pendant que je m’éloigne de toi. Mais tu me suis, n’est ce pas ?

Un peu d’ombre sous un acacia... des criquets... une libellule rouge... des corbeaux... La terre est desséchée, craquelée parfois d’écorces épaisses comme des poteries éclatées, d’autres fois très fines et blanches en coquilles d’œufs. Des coloquintes parsèment le sol de taches jaunes et vertes.

Et reprendre l’avancée vers les sables. Je marche aux flancs des chameaux, bercée par leur souffle et le bruit souple de leurs pas, par le flottement de l’eau dans les guerbas, les frottements de la charge, l’odeur chaude, les voix des hommes marchant devant. Le reg à perte de vue durant des heures, je me brûle les yeux à la lumière des pierres.

Des fleurs minérales aux strates écartelées... Les longues ombres du soir... Face au soleil couchant, marcher jusqu’au vertige, le temps de deux pas, le noir, le vide. Un instant suspendu, et me reprendre, et avancer encore. Le reg s’écorche de silhouettes gréseuses. Les empreintes d’un mouflon croisent mon chemin.

Au milieu des rochers, les bruits du soir... La cuillère tinte dans la tasse... Le sable que l’on gratte pour cuire le pain... Les sandales glissant sur le sable... Le silence de la fatigue... Les bruits d’eau recueillie précieusement... Les bourdonnements d’insectes... Le bois sec que l’on brise pour le feu... Le craquement de l’allumette... Toujours les voix amies... Quelques mots de cette langue, saisis, mais si peu, mais trop peu... Le crépitement des premières flammes... Le souffle du soleil s’enfonçant derrière l’horizon... Puis les flammèches éparpillées dansant sous le vent... Les mots de la prière égrenés dans le soir... Simplement...

Enroulée dans ma couverture, le silence fourmille de mille respirations. Une forme d’écho fantôme des pas entendus tout le jour en marchant près des chameaux. Un mirage auditif. La lune redessine les pitons rocheux autour de moi. J’ai choisi de dormir à l’écart. Seule dans ce cirque de pierre, je guette la nuit.

Je devine tes lignes glissant pour moi sur le papier. Je ne sais d’où. Je ne sais quand. Mais je sais que tu le fais. Que tu écris. Et qu’un jour je te lirai... vraiment. Mais plus seulement en rêve, comme jusqu’à présent.

Ce sont les mots de la prière qui m’amènent au matin. Dans la lumière de la lune, la silhouette de Salah dans sa djellaba blanche. Le ciel s’éclaire doucement.

Il me faut traverser une barre rocheuse, pour marcher à nouveau près des bêtes. Un moula moula volète autour de moi, méfiant pourtant. Les empreintes d’une vipère à cornes, d’un mouflon encore, d’un fouette queue.

Sur les dalles recouvrant le sol, de petites verrues blanches et rondes affleurent sur la roche, se détachant comme des perles granuleuses sous la force des vents pour rouler dans le sable. Plus loin, des nodules, billes noires, presque parfaites de rondeur. Des touffes rares d’herbes blondes. Au détour d’une roche, des gravures rupestres, ornées d’écritures Tifinagh, l’alphabet des Touaregs.

Le labyrinthe de Maghidet profile ses aiguilles rocheuses à l’horizon. Toujours cette plaine austère, noire et brûlée. Mais je sais que plus loin, il y a le sable et ses couleurs douces et chaudes et rassurantes.

A l’entrée du Maghidet, un plateau de sable. En haut de la dune, mon bivouac en retrait encore. Les dromadaires restent près de nous. Si j’entends des pas à nouveau cette nuit, je me rassurerais en pensant que ce sont eux. Ne te moque pas, tu veux.

Une petite solifuge, mygale des sables, s’est perdue sur le tapis qui nous sert de table. Elle est minuscule mais la mère n’est peut-être pas bien loin. Ses morsures sont redoutables mais pas vraiment dangereuses. Je ferai attention de ne pas la surprendre et elle ne me fera pas de mal. Ne t’inquiète surtout pas, il ne m’arrivera rien. Rien que je ne veuille. Tu le sais, j’en suis sûre.

Je dors en pointillé. Je te guette. Je t’ai lu tout à l’heure. Cette lettre qui revient sans cesse. Toujours la même. Ces lignes fragmentées, s’effaçant sous ma lecture. “... Enfin tu es assise... dans cette cathédrale... le ciel est à genoux... reconnais-tu ma voix...’ Je me réveille, il me reste juste ça, quelques mots comme chaque fois.

Ce matin, un oued sablonneux tapissé de plants de coloquintes étendant leurs ramifications sur le sol... Quelques fourmis argentées... Des lézards craintifs... Le squelette blanchi et éparpillé d’un chameau... Toujours cette croûte d’argile blanche, comme les écailles de la terre.

Cette vallée n’en finit pas. Je préfère encore la pierre noire à cette gale stérile qui semble si impropre à la vie. Les herbes aux lames tranchantes et aux pointes acérées abritent quelques serpents. Juste avant le bivouac des traces de chacals se croisent sur le sable lisse. Il faut chercher du bois dans l’oued pour le repas du soir, pour le pain du matin.

Tu ne m’as pas quitté de la journée. Je voudrais pouvoir te dire comme tu me suis à chaque instant. Je crois que tu aimerais le savoir.

Dans la nuit, les insectes se sont épuisés les ailes dans des stridulations incessantes... Le cri d’un hibou aussi... Pas un souffle de vent... Quelques nuages épars masquent légèrement les étoiles... Et toi, là, tout près.

Ce matin, Salah me confie son chameau, un beau méhari blanc, pour gravir et traverser la montagne au rythme mesuré des bêtes. Au bout de la corde, je le guide dans les éboulis de roche noire, choisissant pour lui le chemin le plus doux, le moins abrupt. Plus tard, le roulement des pierres, le frottement des pas sur les dalles brûlantes laissent place au froissement du sable sous leurs semelles souples. Et leur souffle tout le temps.

Au pied de l’enfer noir, une vallée s’étire, asséchée, aux herbes émouvantes. Au fond de l’oued, une guelta encastrée dans un chaos de roches. Une vasque argileuse recueille les ruissellements des rares pluies. Il faut faire boire les chameaux. Une bâche étalée dans un creux de sable, l’eau est remontée à l’aide de jerricans et tous peuvent s’abreuver. Je reste un moment tout près d’eux. De les avoir menés, ils se laissent approcher jusqu’à poser ma tête sur l’encolure. Hier seulement je ne pouvais espérer les toucher du bout des doigts sans qu’ils ne s’écartent agacés.

Plus tard, jouer au funambule sur la crête de dune entre le bleu du ciel et la vallée noire. Je marque de mes pieds nus le sif crénelé, je sais que sans attendre, le vent viendra le redessiner.

Allongée sur le sable j’observe un lézard dans son repas de fourmis. Parfois, en arrêt, reposé sur le ventre, il agite ses pattes avant au-dessus du sol, pour les rafraîchir sans doute.

Et marcher encore jusqu’aux monstres de pierre malmenés par le sable et le vent. C’est dans cette forêt de figures pétrifiées que j’attends le soir. Deux gerboises animent le repas de leurs courses curieuses.

Une dizaine de dromadaires inconnus viennent dans la nuit. Je déménage mon duvet pour un peu de calme. Tu restes près de moi. J’ai revu le vitrail tout à l’heure, tu l’as repris, je suis contente. J’ai vu tes mains remonter sur le rouge de la robe, doucement. Je sais que c’est long. Prends ton temps. Ne te hâte pas, je suis patiente tu sais.

J’ai pris en charge un autre chameau. Il souffle sans cesse. Je me demande s’il n’est pas légèrement asthmatique. Je lui parle pour le calmer mais je doute qu’il ait ne serait ce que quelques notions de français. Au mieux il doit au moins deviner ou percevoir une voix amicale. Il me plait de croire qu’il me comprend. Je lui parle tout bas comme je le ferais avec toi si tu étais là. Je sais bien que tu es là. Que tu entends tout cela.

A l’horizon, l’Akakus se dresse en forteresse du désert... Je retrouve la plaine... Une vaste plaine... Près de quinze kilomètres de sable et de pierres... Tout est plat... Marcher droit devant, avec pour compas cette montagne à l’horizon... Des empreintes encore... Deux mouflons marchant côtes à côtes... Je devine la trace d’un berger aux arabesques qu’il a laissées sur le sable de la pointe de son bâton. Je me distrais aux pierres fantasques abandonnées au désert par le temps. Je m’évade de mes pas. Les heures s’égrènent sans ennui ici. Tout y est si vide et si riche pourtant.

A l’abri d’un acacia, une vieille femme, deux fillettes. J’essaye de leur parler. Les filles sont timides, presque craintives. Elles ne parlent pas l’arabe, juste le tamashek et là, je n’y connais malheureusement rien. Il y a deux jours pourtant j’ai appris quelques lettres. J’écris mon prénom sur le sable. La femme m’écrit le prénom des fillettes. Fatima et Louka. Les mêmes mots prononcés, entre deux rires timides. La conversation s’arrête là, mais c’est déjà cadeau. Les deux fillettes portent une robe rouge... comme la bergère sur le vitrail. Je ne peux m’empêcher de m’en faire la réflexion.

Des kilomètres de plaine. Une autre plaine bien plus verte mais plus hostile aussi. Les buissons ne sont qu’épines, peuplées de criquets et de papillons. Il faut enjamber pour éviter les agressions des piquants... Sans voir la fin... Un océan de verdure harassante avant de retrouver le sable, enfin.

Au soir, choisir le plat d’une dune un peu en surplomb pour m’endormir, avec pour berceuse les bavardages des chameliers juste un peu plus bas. Je sais que là-haut le vent souffle. Je sais que je pourrais avoir moins froid si je me mettais à l’abri de cette dune. Mais la tentation est trop forte. J’aime cette vision de la nuit, je vois plus loin et ça me rassure. Je ne peux pas te l’expliquer. J’essaierai, plus tard.

La nuit tombe. Deux silhouettes blanches se découpent sur la pierre noire. Le vent s’engouffre dans l’oued. Dans le souffle de l’air, leurs prières m’arrivent en murmures, presque une mélodie. Salah est à genoux maintenant, les yeux vers l’est, le vent s’engouffre dans la djellaba. Les crécelles de la nuit ont repris leur concert.

J’ai deviné ton nom cette fois... Je crois... Les lettres s’effaçaient comme tout le temps et mes yeux ont traversé la page vite avant que tu ne disparaisses. J’ai vu “Massa” ou “Moussa”. Je n’en suis pas certaine. Pourtant tu as presque un nom maintenant, et je l’aime déjà. J’ai eu le temps de voir quelques mots, mais si vite encore. “... Reconnais-tu ma voix... Je te sais là... avançant sans fortune... Écoute- moi s’il te plait...” Pourquoi toujours si court. Est ce toi qui veux cela ? Est ce toi seulement ? Il m’arrive de croire que tu es multiple... je le crois, oui... comment as-tu deviné cette bergère que tu habilles de rouge au fil de mes rêves. Tu ne le savais pas. Je ne te l'ai jamais dit. Jamais écrit. Car c'est cette bergère n'est ce pas qui se dessine sous tes mains. Elle est mon or, mon espérance, et tu la cisèles en silence comme tu le fais par les mots que je devine dans la nuit. Tu me troubles tant.

Ce matin, je mène mon chameau asthmatique pour la dernière fois. Ensuite il faudra le laisser, lui et les autres, le chemin sera plus dur. Ils ne peuvent pas passer. Je voudrais ne pas le quitter. C’est étonnant comme on s’attache... comme je m’attache.

Un dernier "chuuuuu". C’est le mot, la formule, pour faire baraquer les chameaux. Le seul que je connaisse, et ils s’agenouillent doucement dans le sable. Salah reste avec eux. C’est Hassan qui va le remplacer pour nous guider dans les montagnes de l’Akakus, "La montagne chaude"... Sa montagne...

Autant Salah avait toute la splendeur du touareg telle qu’on peut se l’imaginer, autant Hassan est sobre dans sa djellaba blanche. Un cheche vert. Des lunettes de soleil lui mangent le visage. Ses sandales ont sans doute traversé bien des regs déjà.

Un autre matin... au pied de cette montagne. Si haute. Si verticale. Des yeux, je cherche la voie, celle que je vais emprunter tout à l'heure dans les pas de Hassan. Elle semble invincible et si noire.

Quelques minutes avant le départ, Hassan s'inquiète de mes chaussures. Je lui dis que je marche en tongs ou pieds nus depuis le début. Il me dit que là, ce sera plus difficile. Que la roche est différente. Pourtant je veux rester ainsi. Comme eux, comme tous ces Touaregs que j'ai pu suivre, marchant en tongs ou en sandales légères. Comme ma bergère aussi. Je veux sentir et ressentir le sol sous mes pieds. La chaleur du sable et de la pierre durant tout le jour. La morsure du froid le matin. Je sais que dans cette montagne, c'est presque imprudent. J'ai déjà les pieds et les chevilles griffées par les buissons épineux, par les roches aux arêtes tranchantes. Mais je le ferai.

Hassan marche vite devant. Très vite. J'ai du mal à assurer mes pas sur les roches instables. Mais je ne faillirai pas. Pour l'instant, nous nous enfonçons dans l'oued qui se resserre. Une pierre bascule et c'est la première chute, pas grave, juste un sérieux coup au tibia. Je me relève, je serre les dents. Je ne dis rien.

L'avancée se poursuit, parfois à flanc de montagne, parfois sur le sable blanc tapissant l'oued... Des scarabées bleus entre les herbes... Un mouvement dans les buissons plus loin... Trois gazelles surprises par le bruit des pas. Elles se dispersent apeurées. L'une d'elles passe sous mes yeux, à cinq mètres à peine. Blanche et fauve, magnifique dans sa course. Mais si vite disparue déjà.

La voie que Hassan a choisie est là, à peine dessinée, inexistante même. A travers les roches noires. Il faut grimper. Je ne sais combien de temps. Pas de pause pour respirer. Je m'essouffle et me concentre sur le sol. Ne pas chuter. Ne pas regarder en haut. Ne pas savoir combien de temps encore. Juste suivre et avancer. Dans l'ascension, un léger incident encore... je me retourne un orteil. Entorse... fracture... je ne sais pas. La douleur est assez violente sur le coup mais pas le temps de m'arrêter. Et ce n'est que le petit doigt ! Deux heures... Trois heures... Je lève les yeux parfois. L'impression que le sommet est proche. Mais ce n'est qu'illusion. Pourtant, après près de quatre heures, le plateau se déroule enfin devant nous. Immensité noire et lisse à perte de vue. Quelques rochers pourtant affleurent. Juste ce qu'il faut d'ombre pour une sieste.

La guelta habituellement alimentée par les eaux de pluie est à sec. Hassan retrouve une bouteille d'eau qu'il a abandonnée là il y a quelques mois. Elle servira pour le thé.

Mais il faut reprendre le chemin. Traverser ce plateau. Je marche à la hauteur de Hassan, mais toujours à distance. Le plateau est si vaste. Chacun en silence. Je marche sans fin, sans lassitude. Pourtant il m'arrive d'espérer la nuit, pour te retrouver... te lire... lire tes mots qui me guident... tes empreintes qui me suivent... et m'invitent à poursuivre....

Des heures encore. Un oued se dessine plus loin. Il faut y descendre, et demain remonter en face. Mais ce soir, avant la nuit, trouver le passage. Hassan hésite, il connait un endroit où une grande dune de sable vient s’appuyer à la falaise. La descente sera plus douce. Et là, au bord du précipice, il faut se rendre à l’évidence que ce n’est pas gagné. Faire demi-tour, et suivre le bord du plateau jusqu’à trouver cette dune. Enfin, le sable. Courir pieds nus dans la pente chaude encore. Je sens mon orteil qui me lance selon les appuis, mais il ne semble pas enfler. Ça devrait tenir. Des empreintes se croisent. Les nôtres... celles des gerboises... des scarabées... d’un chacal... des lézards...

Il faut encore traverser l’oued jusqu’à la dune en face, lointaine, où nous poserons le bivouac. Les pas se font automates... de fatigue... d’oubli... Tant de temps depuis ce matin. Nous avons marché près de huit heures, je crois. Et pourtant, je sais que je pourrais continuer encore. Tu es près de moi... ma force... mon envie... mes jours... mes nuits...

Le soir se confond avec la nuit... austère, aride et désolée. Pas d'heure ici... Couchée après le thé du soir... Réveillée doucement à la prière du matin.

Auprès du feu, Sahir nous raconte une longue méharée où il accompagnait un Français dans le désert. Près de cinq mois entre le Niger et l'Algérie. Ses mots résonnent dans mes rêves, se mêlent aux tiens. Cette lettre, encore et encore. Elle reviendra, je pense... tant que je n'aurai réussi à en lire chaque ligne... à en comprendre les messages "...Écoute- moi s'il te plait... laisse la nuit désormais te porter vers demain... éloigne-toi de moi..." Et plus rien, une feuille blanche, les lignes effacées. Pourquoi Moussa ? Tu me fais peur parfois.

Le baudrier d'Orion, juste au-dessus de moi, comme chaque matin s'estompe avec les autres étoiles... une à une... Le ciel se vide... Et l'Est s'éclaire.

Il faut reprendre le chemin, remonter sur le plateau et redescendre plus tard un à-pic de plusieurs dizaines de mètres. Je n'ai pas le choix. Il faut y aller, prudemment. Refuser la peur mais la ressentir dans les jambes... Les genoux tremblent... vertige... Arrivée en bas, j'ai les jambes en coton. Elles le resteront tout le reste de la matinée.

A midi dans l'oued, les buissons vert tendre serpentent comme un ruisseau sur le sable. Je l'imagine là, ma bergère, dans sa robe rouge, son bâton, ses quelques chèvres. Je la vois maintenant... vraiment. Elle est plus petite... elle semble plus jeune que sur ton vitrail... plus frêle aussi. Je la vois, s'avançant dans les herbes hautes. Je devine les ondoiements de sa robe... soufflée par le vent... un instant suspendu... si belle... elle est là dans un mirage... je touche presque ses cheveux... le silence autour de moi.

Le vol vrombissant d'un sphinx interromp la magie. Allongée sous l'acacia, je suis des yeux le papillon dans le bleu immense du ciel.

Au détour d’une roche zébrée de strates rouges, de fils jaunes, de vagues blanches, des gravures du Néolithique racontent la vie des hommes lorsque que le désert n'était pas encore de sable, mais de savanes. Lorsque ces terres étaient peuplées de girafes, de rhinocéros et d'éléphants, d’autruches, d’antilopes, et de buffles. Les hommes d’alors ont raconté dans leurs fresques, leurs chasses et leur vie de tous les jours, la surveillance des troupeaux, la traite des bêtes. Par des traits fins et épurés, des détails pourtant infimes, l'émotion nous parle encore.

Devant une gravure représentant une hyène bien cachée derrière un rocher, Hassan me raconte son enfance au Mali. Il me raconte cette fois où, surpris à la tombée de la nuit avec deux autres enfants, ils se sont réfugiés dans un arbre pour échapper aux hyènes qui les menaçaient. Terrifiés, n'osant pas crier de peur d'en rameuter d'autres encore, ils n'ont pu redescendre qu'au matin et rentrer chez eux enfin.

L'après-midi, deux ou trois nouvelles escalades avec à chaque fois la perspective inquiétante de la descente inévitable qui doit suivre. Nous traversons le plateau de l’Akakus du Nord au Sud. Il est coupé par de nombreux oueds impossibles à contourner. Il n’y a pas d’autres alternatives que d’aller tout droit en suivant le relief.

Longer un surplomb vertigineux... Des buissons d'armoise... De grandes dunes adossées aux géants de pierre... Les créatures des sables... Leurs courses apeurées... Des empreintes toujours... de chacals et de mouflons... Puis descendre par l'oued sablonneux jusqu'à une plage de sable au pied d'une falaise immense. Elle sera notre bivouac pour ce soir.

Je te vois, Moussa. Je vois ton visage se découper parfois sur les terres arides brûlées de soleil... Je te vois dans les roches noires... aussi dans les aigreurs des villes lointaines... Pourtant à chaque fois ton visage est dans l'ombre. Me laisseras-tu un jour te voir vraiment ? Je voudrais approcher mon visage du tien... poser ma joue contre la tienne... Ressentir ta chaleur...

C'est vrai, parfois j'ai mal aux jambes... c'est vrai, le sable me brûle les pieds... c'est vrai, j'ai la tête qui tourne à fixer l'horizon... c'est vrai, la nuit j'ai froid... Mais que m'importe tout cela... J'ai mal de ton absence...

Sous les étoiles ce soir, Hassan me dit leurs noms en Tamashek, Orion "Amanar", l'étoile du berger "Achemilich", Jupiter "Koukaihad". Elles deviennent plus belles encore.

Nous avons cuit le pain «la taguella» sous son lit de braise, comme chaque soir. Parfois, elle est notre repas, juste ce pain, avec une soupe comme Sahir seul, sait les faire. J'aime partager ces repas simples... de fèves et de lentilles... de semoule de blé et de mouton grillé parfumé à l'armoise ou au citron... d'olives et de pois chiches... et les desserts parfois, de dattes, de melons jaunes ou de pastèques.

Ce soir, autour du feu, Hassan nous raconte un voyage étrange qu'il a fait il y a quelques années. Il était assis dans une cour de son village avec trois amis. Ils en attendaient un quatrième. Lorsque le quatrième est venu, seul, Hassan l'a vu. Ils se sont serré la main, ils se sont parlé. Cet ami lui a proposé de partir à l'instant au village de Adrar, en Algérie, à mille kilomètres de là. Ils sont partis, Ils continuaient à parler sur la route. Pendant son absence, ses amis restés là continuaient à entendre ce qu'il disait. Ils entendaient Hassan, mais pas son ami. Il est revenu dans le cercle un peu plus tard comme s'il s'était absenté dans la pièce d'à côté. Les trois amis restés là, lui ont raconté ce qu'ils avaient entendu. Hassan ne comprenait rien à ce qui s'était produit. Quelques années plus tard, il s'est rendu dans ce village de Adrar. Il a reconnu la mairie, ses arbres aux troncs blanchis jusqu'à la moitié de leur hauteur. Il a reconnu les voitures garées entre les arbres. Pendant qu'il nous raconte, Sahir un peu en retrait, comme à son habitude, fait de temps en temps un commentaire ou un autre comme pour ponctuer le récit d'une voix "of" incrédule. Hassan ne tente pas d'expliquer l'invraissemblance de son histoire. Il raconte simplement. Le silence revient. Sur cette impression étrange et irréelle.

Tes mots cette nuit se sont esquissés une fois encore "... ce n'est que moi qui te parle tout bas... éloigne-toi de moi... va fouler à nouveau les chemins de ton âme... Entretien cela..." Moussa... je te sens là, si proche. Tu m'imprègnes de tant de force, de tant d'amour. Cette force qui m'arrive par ta pensée, ou par la mienne, et je m'approche de toi un peu plus chaque jour.

Ce matin... poursuivre le chemin vers le sud... dans les cathédrales de grès... les falaises effondrées... les plateaux, étendus, immenses, teintés de feu. Ce désert est de sable, mais de pierres surtout... de grès, de basalte, de croûte ferrugineuse, d'argile. Un désert noir et rouge aux dessins effacés par l'érosion du sable et du temps. Pourtant les dunes se font chaque jour plus présentes, plus belles aussi.

Sur le sable, leçon d'écriture... Le tifinagh s'écrit de droite à gauche ou de gauche à droite, ou à la verticale en colonnes... Hassan écrit mon prénom. Autant certaines lettres sont belles et mystérieuses... autant l'association d'autres peut se révéler très drôle... Enfin, mon prénom : 8 + ll... On ne peut pas dire que ce soit très poétique. Eclat de rire. Et je ne suis pas la seule à m'en amuser. Sahir prendra plaisir à m'appeler "huit + onze" pendant le reste du jour.

J'ai donné un de mes carnets à Hassan. Depuis deux ou trois jours, il y note les noms, les mots qu'il ne connaît pas. Je les lui écris parfois, quand l'orthographe est compliquée. Quelques mots, agrémentés de dessins parfois. Il ne le quitte plus. Il m'apprend son pays, je lui apprends ce que je peux. J'aime cet échange. J'aime son envie de savoir.

Allongée sur un rocher, je rampe pour m'approcher d'un iguane en chasse. Inquiet et prudent, il se laisse distraire par ma présence. Le lézard entend les mouches grésiller autour de moi. Passablement excité par ce repas entrevu, il roule les yeux, me fixe avec insistance. Il aimerait bien approcher, mais je le gêne. Après plusieurs photos, je m'approche encore. À présent, à peine dix centimètres séparent la tête du lézard de l'appareil. Il fonce tête baissée. Attaque vaine. Il se cogne le nez sur l'objectif. Encore quelques clichés et je le laisse en paix.

De petites graminées clairsemées sur le sable teintent la dune d'un vert tendre. Plus loin, le fond de l'oued, d'une lissitude parfaite, barrée parfois par les empreintes d'un grand corbeau ou le passage d'un chacal.

Marcher encore, à se saouler de lumière, de sable et de roche. Les mouches nous accompagnent de leurs bourdonnements incessants. Ici le sable est jonché de bois mort. J'ai le cœur qui explose du bonheur simple d'être là, de marcher en silence, de la soirée d'hier, des histoires de Hassan, des farces de Ahmed, des remarques détachées de Sahir, de la nuit dans le vent près d'eux, au milieu de ce désert si étonnant de contrastes.

J'ai lu un poème à Hassan. Il me l'a fait copier dans son carnet. Des mots qui resteront. Qui voyageront avec lui. Cette idée me touche tellement.

Deux Touaregs viennent nous rejoindre autour du feu après le repas. Ils se disent bonjour avec Hassan et Ahmed, longuement, comme je le devine à chaque rencontre. J'imagine quelque chose comme "bonjour, ça va bien ?" "ça va bien" "ça va alors ?" "ça va" "tout va bien ?" "tout va bien" "alors ça va ?" "oui ça va" Je sais, même si je ne comprends pas vraiment les mots, que ces salutations sont de cet ordre. Elles m'amusent et me touchent. Chez nous, on ne prend même pas le temps d'attendre la première réponse. Ici, elle est confirmée, quatre ou cinq fois au moins s'il le faut.

Je ne vois pas le visage de ces deux hommes dans l'obscurité. Seulement le chèche blanc de l'un et le chapeau de l'autre qui se découpe dans la lumière très faible du ciel. Les voix en Tamashek... ces voix rieuses, chaleureuses... les cigarettes incandescentes dans la nuit... les tasses qui tintent autour de la théière.

Je te vois, toi aussi, dans la nuit, dans tes travaux, dans tes vitraux. J'imagine que le sable foulé ici est celui qui devient verre et dans lequel tu invites la lumière. Ton vitrail, cette robe rouge sur fond de sable d'or, ce ciel bleu, immense. Pendant que je la cherche, tu lui donnes vie sur cette fresque. Pendant que je me brûle les yeux sur l'horizon, tu te brûles les mains au plomb de tes couleurs. J'ai vu, tu sais, j'ai vu que tu as travaillé encore. Je vois cette robe qui se recompose nuit après nuit. Il reste encore en ébauche les épaules et le visage. J'ai tant de hâte à voir son visage. J'ai tant de hâte à voir le tien, tu le sais n'est ce pas.

La nuit a été vraiment froide, cinq degrés à peine ce matin. Enroulée dans ma couverture, j'ose à peine en sortir. Pourtant il le faut. Pieds nus dans le sable gelé, je coure me réchauffer au plus près du feu. Les pieds de Hassan, de Sahir et Ahmed, les miens, resserrés autour des braises. Nous n'avons pas à parler. Nous sommes là. C'est tout.

En quittant le bivouac, nous avons trouvé sur la dune quatre bébés gerboises morts, étendus non loin, l'un de l'autre. Pas de blessures... morts de froid peut-être. Ils n'ont même pas eu le temps d'ouvrir les yeux et de voir le Monde.

Un reg. Une plaine. Au milieu du vide, un carré dessiné sur le sol par des pierres noires. C’est une mosquée. Je repense à “Smara”, à Ma el Aïnin, cet homme qui a construit sa mosquée, une vraie, en dur, dans le Rio de Oro au cœur du Sahara Occidental pour que les nomades aient un lieu à l’abri pour prier. Et je vois dans ce carré de deux mètres sur deux, les hommes du désert s’arrêter un instant. Ce court instant de la prière comme j’en ai vu tant depuis le début du voyage. Chaque soir, chaque matin, et dans le jour aussi... ces silhouettes tournées vers l’Est... ces murmures des mots prononcés... l’intonation si troublante de leurs voix. J’aurais voulu leur demander ce qu’ils ressentaient au moment où ils s’adressaient ainsi à leur guide. Comprendre l’émotion qui semblait les submerger dans ces moments. Je n’ai pas osé.

Une pause à l'ombre d'une roche. Je surprends Hassan. Il est allongé en retrait sous le bleu intense du ciel. Il a son carnet entre les mains. Je sais qu'il lit et relit le poème que je lui ai laissé. Je ne te l’ai pas dit Moussa. Ce poème que j’ai confié à Hassan, qui voyagera avec lui dans ses montagnes, je crois bien que c’est le tien. Un poème que tu m’as soufflé il y a longtemps déjà. Ne m’en veux pas, je voulais juste qu’il vive là bas. Une façon à moi de t’emmener sur ces terres. Et je suis tellement persuadée que tu aurais approuvé mon choix, que toi aussi tu aurais aimé rencontrer cet homme qui m’a guidé sur le chemin.

Un troupeau... deux enfants... des moutons... des chèvres tachetées de lumière... des bêlements divers... un âne boiteux au milieu de la plaine. Et le jour qui défile.

Aujourd’hui je sens la fatigue. Les jambes qui peinent. Une contracture dans le pied. Il faut monter encore. Les dunes se succèdent. Je sais que si je veux, je peux trouver le second souffle. Celui qui fait oublier la fatigue, surpasser les forces et redoubler d’énergie pour continuer. Et ça fonctionne. Les yeux mi-clos fixés sur l’horizon, je me calque au rythme de mes pas.

Au creux de l’oued, dans le sable ondulé par les souffles du vent, les empreintes serrées d’une famille de gerboises, les traces d’un adulte et celles plus petites des bébés.

Arrivée au bivouac, Ahmed vient s’asseoir à côté de moi. Il me demande si ça va. Je suis surprise par ce comportement inhabituel chez lui. Il ne vient jamais se joindre à nous à ce moment là. Seulement plus tard dans le soir, après le repas. Distraite par cette réflexion je ne vois pas sa main s’approcher de moi jusqu’au moment où il me pose un fouette queue sur le genou. Ici, ils l’appellent “margouilla”. Ahmed croit me faire peur et je fonds. C’est vrai qu’il n’est pas vraiment beau ce lézard et c’est peut-être pour ça. Le contraste entre ce corps noir, cette tête au bec de tortue, cette queue ressemblant à une grosse râpe aux épines menaçantes et le calme incroyable de l’animal, me fait fondre. Oui, c’est ça, je suis conquise. Je le garde une partie de la soirée, dans les mains, sur mon épaule. Il n’a pas l’air de trouver ça désagréable. Plus tard j’irai le remettre dans les rochers.

Encore un soir autour du feu, d’histoires racontées, de devinettes, de jeux de calcul. “Un dromadaire doit transporter cent kilos de mil sur cent kilomètres. En sachant qu'il mange un kilo de mil par kilomètre. Comment emmener les cent kilos à destination”... Je n'ai rien compris à la réponse.

Hassan dessine une étoile sur le sable. C’est un jeu encore, je le sais bien. Mais cette étoile me sourit et me dit qu’il est de mon voyage, que je ne me suis pas trompée dans ma confiance à le suivre et à l’écouter.

Je m’endors en pensant à cette femme que j’ai croisée d’un regard la première fois où j’ai mis les pieds sur cette terre d’Afrique. Elle était sous son arbre. Quelques chèvres autour d’elle. Je venais juste d’arriver. Et le choc que j’ai ressenti ce jour là, j’ai su tout de suite que je ne l’oublierai jamais. Une chaleur profonde en plein cœur. Je n’ai pas compris sur le moment, et cela m’a pris beaucoup de temps. Je sais... je crois... que cette image n’était pas simplement l’image d’une femme sous un arbre. Qu’elle représentait bien plus à mes yeux. Moussa... c’est elle que j’appelle ma bergère... c’est elle que je cherche encore et toujours sur mes chemins... Je crois que je la retrouverai un jour... ailleurs... je ne sais pas encore où... Mais je crois, oui, qu’elle existe...

Et ce sont tes mots qui me réveillent au matin. De cette inquiétude qui me vient maintenant dans le rêve. De cette précipitation que j’ai, dès qu’ils m’apparaissent, à vouloir tout lire, tout retenir. Car je sais que je vais les perdre sans tarder. “Sois ce que tu rêves... Je suis tout près de toi... dans l'éclat des étoiles éternelles... à l'autre bout du monde...”

L’Akakus est derrière nous... Une vision de forteresse imprenable aux parois vertigineuses surplombant ses éboulis de grès.

Tout proches de la frontière Algérienne, au poste de police un groupe de Nigériens est assis en plein soleil. Ils sont venus à pieds de chez eux, avec presque rien de bagages. Des hommes, mais aussi des adolescents, à la recherche d’une vie meilleure. Où ? J’imagine à peine ce qu’ils ont vécu depuis leur départ. Ce chemin de soif de soleil et de froid interrompu si brutalement. Je ne sais pas leur avenir. Je sais juste que ça fait mal.

Les derniers bruits du dernier soir... Sahir gratte le sable collé au pain tout chaud encore de son lit de braises. Le couteau racle la croûte... Les hurlements inquiétants des chacals semblent cerner le camp. Nous sommes tout proches d’un village, proches de la route. Au matin le chant du muezzin... le chant d’un coq aussi. Encore enroulée dans ma couverture, je regarde Ahmed se réchauffer les pieds sur les flammes. Le soleil se lève.

Le voyage est terminé. Je sais que tu continueras à m'écrire et qu'un jour viendra où je saurai te lire sans que les lettres ne s'effacent à mon réveil. Je sais... tu sais... que je repartirai. J’espère seulement que tu achèveras le tableau afin que le visage de cette femme apparaisse. Car c'est elle n'est ce pas l'étoile que je dois suivre. Dis-moi je t'en prie que je ne me trompe pas. Dis-moi que je ne fais pas fausse route.

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